Interview de Claire Bren

Crédits photo : France Bleu

Après de nombreux titres aux Championnats du monde et d’Europe de descente, la kayakiste Claire Bren se lance dans un nouveau défi : participer aux Jeux Olympiques de Tokyo, en 2020. Pour cela, elle s’est tournée vers la course en ligne, une discipline reconnue olympique. Elle revient pour nous sur son parcours, la pratique du kayak et sa vision du sport chez les femmes et les plus jeunes.

Claire, pour commencer, comment est née votre relation avec le sport ?

J’aime le sport depuis l’école primaire. J’ai à cette époque pu découvrir le kayak. Il me semble que c’était avec l’USEP et nous étions une petite dizaine de la classe à vouloir faire cette activité qui nous avait été proposé. Nous sommes allés nous essayer sur le temps de midi et cela m’a plu, en particulier le lien avec la nature car quand on est sur la rivière, on est vraiment au sein de la nature, sans voitures autour de nous, sans routes. C’est vraiment le milieu naturel. Ce qui m’a plu ensuite, c’est le côté “atypique” du kayak, le fait d’essayer quelque chose que je n’avais pas l’habitude de faire. J’étais petite, en CM2. Ce que j’aime bien avec le kayak, c’est qu’il est un sport de glisse. On propulse le bateau, on s’arrête et ça continue de glisser. Je pratiquais l’athlétisme, ce n’était pas la même chose mais il y avait également cette notion de vitesse. Je ne suis pas sûre de l’avoir ressenti étant petite mais lorsqu’on va faire une séance de sport, on se sent mieux dans notre corps, dans notre tête, etc. Je n’arrêterai jamais le sport, même à la fin de ma carrière à haut niveau, pour ces raisons.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Mon parcours personnel est également atypique. J’ai fait un BAC S, avant d’aller en classe préparatoire MATHSUP MATHSPÉ, option physique chimie. J’ai intégré l’école d’ingénieurs de Poitiers qui s’appelle maintenant l’ENSIP – Poitiers, sur le campus. J’ai obtenu mon diplôme en tant qu’ingénieur en traitements de l’eau, tout ce qui est station d’épuration, etc. J’ai ensuite fais un Service Civique au sein du Comité Départemental de Canoë-Kayak de la Vienne. J’en ai eu envie après avoir effectué des stages en tant qu’ingénieur. J’ai pris mon temps. On m’avait proposé ce Service Civique en lien avec l’environnement et comportait la création d’un parcours éco-canoë et c’était totalement intéressant. J’ai ensuite totalement bifurqué puis passé le concours de professeur des écoles, en candidat libre, que j’ai obtenu en 2014. Je suis devenue professeur des écoles, en sachant que cette année j’ai un poste de chargée de mission au Rectorat sur la formation des professeurs des écoles. C’est un parcours atypique car mes parents se sont posés des questions quand j’étais ingénieur et voulais faire professeur donc ce n’était pas toujours bien vu mais quand ils ont vu que c’était mon choix et que je ne ferais pas cela toute ma vie, ils ont plutôt accepté la chose.

En ce qui concerne mon parcours sportif, j’ai commencé le kayak à l’école en CM2 puis je me suis licenciée au club de Chartres en sixième car je suis originaire de là-bas. Je me suis régulièrement entraînée jusqu’au lycée, j’ai obtenu une troisième place aux Championnats de France en 2006, en juniors. Cela m’a montré que j’avais un bon niveau et que je pourrais continuer mais comme j’ai choisi de faire une classe PRÉPA, j’ai beaucoup diminué ma dose d’entraînements pour me consacrer à mes études. J’ai repris en 2009, lors de mon arrivée à l’école d’ingénieurs de Poitiers. Avec l’accord du directeur, j’ai pu m’entraîner à haut niveau car il m’accordait parfois des absences ou des retards quand je voulais aller m’entraîner entre midi et deux, etc. J’ai aussi été repéré par un entraîneur à Poitiers, car c’était un pôle d’entraînement. J’ai ensuite eu ma première sélection en Equipe de France en 2012. C’est à l’occasion de cette première sélection que j’ai obtenu mon premier titre de championne du monde. Ce titre en individuel, j’ai réussi à le reconquérir seulement en 2017. J’ai donc deux titres de championne du monde en kayak sprint. Depuis cette année, j’ai choisi de me reconvertir dans une autre discipline. J’étais en eau vive, dans un lieu qui bouge, et là je me reconvertis en course en ligne, qui se déroule sur des plans d’eau, un peu comme l’aviron mais sans la même embarcation. Comme l’athlétisme, il y a des couloirs, avec du 200 mètres ou du 500 mètres sur un plan d’eau calme et il faut arriver premier. C’est une course en confrontation. J’ai changé pour tenter d’être sélectionnée pour les Jeux Olympiques de Tokyo, car ma discipline précédente n’est pas olympique. La route n’est pas longue car cela va aller vite mais il y a beaucoup de choses à faire car ce n’est pas exactement la même discipline. J’ai la chance de pouvoir participer à une Coupe du Monde en course en ligne la semaine prochaine (du 27 mai au 2 juin dernier). Ce sera ma première course internationale dans cette discipline.

Pour les championnats qui se profilent, pouvez-vous revenir sur votre saison écoulée et nous parler de cette échéance qui approche ?

Cette saison a vraiment été spéciale car c’est la première saison où je n’ai pas fait de descente J’ai vraiment fait que de la course en ligne donc cela a été une saison de remise en question car il fallait modifier des choses en musculation, trouver le bon coup de pagaie, travailler beaucoup techniquement. Il me reste encore beaucoup à faire. C’était vraiment une saison un peu à tâtons pour essayer de nouvelles choses et dégager des pistes de travail. Je pense que ces dernières sont bonnes et il va falloir continuer car j’ai progressé mais les autres filles également donc il va falloir progresser “un petit peu plus vite que les autres”. J’ai eu cette année beaucoup de courses au niveau national en course en ligne. Il y a de bonnes choses et de moins bonnes mais globalement j’ai pu constater que j’avais une marge de progression assez importante et il faut optimiser cela pour progresser assez vite. J’avais l’année dernière combiné descente et course en ligne mais sans aller jusqu’au niveau international pour la course en ligne car j’avais en parallèle les championnats du monde en descente. C’était compliqué de faire les deux. Cette année est vraiment une recherche de progression, prendre de l’expérience en participant au maximum de courses.

Une année de transition donc, comme on dit dans le jargon sportif.

Oui, c’est cela, tout en sachant que la transition doit se faire rapidement car les Jeux Olympiques seront là l’année prochaine. Cela va aller vite.

Par rapport au kayak, est-ce que vous pourriez nous parler de ce sport ? Qu’est-ce que le kayak, quelles qualités sont requises, quelles sont ses spécificités ?

Premièrement, c’est un sport de glisse. Dans la discipline de course en ligne, on demande premièrement de l’équilibre, car le bateau n’est pas du tout stable. Ensuite, il faut de la force pour réussir à propulser le bateau. Ce qu’on demande de plus important en kayak est la coordination, car on utilise aussi les jambes vu que nous sommes assis. C’est un peu exagéré mais tout le corps travaille en même temps pour créer un appui puissant. En fait, les jambes bougent dans le bateau et il faut que tout soit coordonné avec l’entrée dans l’eau. Ces trois points sont très importants. Bien entendu, on demande aussi beaucoup de gainage car il faut réussir à être solide dans le kayak.

Par rapport à votre métier de professeur des écoles, est-ce qu’il y a certaines valeurs de l’enseignement que vous pouvez retrouver dans le sport ou certaines valeurs du sport dont vous pouvez vous servir pour l’enseignement ?

Certaines valeurs du sport passent par l’enseignement et sont importantes à transmettre aux enfants. La première est la persévérance. C’est la plus importante car on va essayer de faire avant de réussir. C’est souvent ce que je leur disais. Avec des exemples. Dans mon cas, c’est l’exemple sportif. La seconde qualité la plus importante est, je pense, le respect. Le respect de soi, des autres, des règles. C’est vraiment une notion que l’on peut travailler grâce aux activités sportives. C’est important pour la vie en général. Ce qui joue beaucoup et que les enfants ont du mal à avoir, c’est la confiance en soi, surtout quand ils sont petits. Cela veut dire qu’ils peuvent le faire, peut-être que cela prendra du temps mais ils peuvent le faire. C’est transversal entre le sport et l’éducation.

Vous faites partie des rares sportives et même sportifs qui ont de la reconnaissance au niveau du département. Je suppose que votre couverture médiatique doit être plutôt bonne au sein de la Vienne ?

Oui mais en particulier depuis mon deuxième titre de championne du monde en 2017. Pourquoi cela ? Les Championnats du Monde ont eu lieu en France, organisés d’ailleurs par Tony Estanguet et c’était vraiment un gros évènement. Nous avons totalement joué le jeu. J’ai pu parler aux journalistes de mon titre, j’ai rencontré beaucoup de monde, etc. Je pense que depuis 2017, cela a un peu “explosé”. Même si avant j’étais suivie par le département, etc. j’étais un peu moins connue. C’est vrai que quand on un titre de championne du monde, on est un peu plus “considéré”, surtout par les journalistes (sourires).

Pour aller un peu plus loin, quel est votre avis sur la médiatisation du kayak et du sport féminin en général ?

Je pense que c’est sous-médiatisé. J’ai l’impression que pour certains sports, en particulier le football féminin, c’est en train de progresser un peu. Mais c’est pareil, on parle de football féminin mais pas de football masculin donc il y a toujours une différence. Il faut préciser que c’est féminin, ce qui est un peu dommage. Je trouve que l’on voit quand même beaucoup plus de sportifs masculins à la télévision, je prends l’exemple de la télévision, que de filles. Après, il ne faut pas non plus être négatif et quand même dire que cela progresse et qu’il y a encore beaucoup de chemin à effectuer. A l’école, cela dépend des sports mais c’est parfois un peu pareil. C’est bien parfois de mixer les équipes. Je vois qu’ils le font de plus en plus, par exemple au rugby à Vivonne où ils commencent à mixer les filles qui ont un bon gabarit avec les garçons. Certains garçons sont un peu plus petits et vont avec les filles. Ils mixent vraiment les équipes et c’est très bien. Cela doit se faire dès l’école primaire, car je pense que dès cet âge il faut faire changer les mentalités. Il faut agir dès l’enfance. Je trouve bien d’avoir réussie à être médiatisée dans la Vienne et étant une femme et cela n’a pas “posé de problèmes”. C’est à l’échelle locale. Après, cela dépend peut-être sur quel journaliste on tombe ou dans quelle région on habite. S’il y avait plus de sportifs masculins de “mon niveau”, cela serait peut-être différent. On ne peut le savoir. J’ai l’impression que cela progresse mais pas forcément rapidement. Je pense que si on demande à des personnes de nous citer des sportifs connus, ils citeront des hommes. Il faut faire le test (rires).

Comment faire pour qu’un sport féminin soit aussi beau qu’un sport masculin ?

Pour moi, ils sont aussi beaux. Il n’y a pas de différences entre le sport masculin et le sport féminin. Pour moi, il y a le sport et c’est tout. Après, nous sommes obligés de faire des différences car il y en a. Des différences de médiatisation notamment. Dans certains sports, il y a encore des femmes qui ne font pas les mêmes choses que les hommes. Par exemple, en kayak, les hommes font du mille mètres alors que les femmes font du cinq-cent mètres. Il y a quand même des différences. Ce sont plutôt des différences visuelles parce-que les filles vont un peu moins vite donc on ne veut pas que “cela dure plus longtemps”. Il y a quand même des expériences qui montrent pourtant l’endurance des femmes. La différence est physiologique donc on ne peut pas tous concourir dans la même catégorie mais ceux qui pensent que les filles doivent faire moins se trompent. Ce sont des choix plutôt politiques pour les Jeux Olympiques mais il y a quand même des différences. Ce qui est bien, c’est qu’ils essayent de faire en sorte qu’il y ait le même nombre de médailles femmes que de médailles hommes. Pour revenir à la question, elle est difficile. Mais il n’y a que le sport. D’ailleurs, pour nous, ils sont en train de mettre en place du kayak biplace mixte.


Plus d’informations sur les prochaines échéances de Claire Bren en cliquant ici.


Propos recueillis par Ivan GADAY.